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Maurice Duruflé : Requiem op. 9 (1946-1947)

dimanche 17 novembre 2019, par Philippe Torrens

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Cet billet a pour but de vous pré­­sen­­ter l’oeu­­vre chan­­tée en seconde par­­tie des concerts des 13 et 15 décem­­bre 2019

Le Requiem de Maurice Duruflé, dédié à la mémoire de son père, se conforme à une tra­di­tion fran­çaise « gal­li­cane » qui pré­serve une litur­gie pro­pre à la France et l’éloigne des pres­crip­tions du Concile de Trente. C’est pour­quoi de nom­breux Requiem fran­çais ne com­por­tent pas la séquence Dies irae, comme ceux de Du Cauroy, Gilles, Campra et Fauré. Duruflé a, comme Fauré, ter­miné sa messe des morts par un In Paradisum, met­tant l’accent sur l’espoir d’un au-delà heu­reux.

Le com­po­si­teur est un catho­li­que convaincu et son Requiem porte la mar­que de ses convic­tions. Malgré l’absence de Dies irae, il met abon­dam­ment en relief la menace de l’Enfer, d’abord dans le Domine Jesu Christe qui l’illus­tre par la gueule du lion ouverte pour ava­ler les dam­nés, comme sur les por­tails des cathé­dra­les, le Tartare, les ténè­bres et les pei­nes éternelles, puis dans le Libera me qui évoque le jour « très amer » du Jugement Dernier et l’homme trem­blant face à la menace de la « mort éternelle ». Si ce Requiem com­mence et se ter­mine dans l’apai­se­ment (la fré­quence avec laquelle est repris requiem aeter­nam est tout à fait frap­pante), son atmo­sphère est tou­te­fois loin d’être tou­jours sereine.

L’ori­gi­na­lité de ce Requiem est d’autre part que Duruflé y recourt le plus sou­vent à des thè­mes gré­go­riens qu’il asso­cie avec d’autres éléments thé­ma­ti­ques et avec des har­mo­nies qui font de lui un musi­cien du 20e siè­cle. La flui­dité ryth­mi­que par­ti­cu­lière de l’œuvre prend elle aussi modèle sur le phrasé gré­go­rien.

I - Introït

Requiem aeternam dona eis, Domine, Donne-leur le repos éternel, Seigneur,
et lux perpetua luceat eis. Et qu’une lumière perpétuelle brille pour eux.
Te decet hymnus, Deus, in Sion Il te faut, Dieu, un hymne chanté à Sion
et tibi reddetur votum in Jerusalem. et le vœu sera accompli pour toi à Jérusalem.
Exaudi orationem meam. Écoute [exauce] ma prière.
Ad te omnis caro veniet. À toi viendra toute chair.

L’entrée dans l’œuvre s’effec­tue dans la dou­ceur : le thème gré­go­rien du Requiem est énoncé à l’unis­son par les hom­mes, pla­nant au-des­sus d’un accom­pa­gne­ment d’orgue très fluide, et coloré par l’inter­ven­tion aérienne des pupi­tres fémi­nins. Puis l’accom­pa­gne­ment d’orgue devient plus ferme et les sopra­nos enton­nent, tou­jours dans la dou­ceur, Te decet hym­nus, sui­vies par les altos sur exaudi nos.

Une brève tran­si­tion à l’orgue reprend l’accom­pa­gne­ment fluide du début sur lequel l’orgue énonce à son tour le thème gré­go­rien, tan­dis que ténors et sopra­nos à l’unis­son sur Do répè­tent les paro­les ini­tia­les, bien­tôt rejoints par les autres voix qui des­cen­dent len­te­ment vers le grave, pour finir sur un accord de Fa.

II - Kyrie

Kyrie, eleison ! Christe eleison ! Seigneur, aie pitié ! Christ, aie pitié !

Les bas­ses enchai­nent direc­te­ment le thème gré­go­rien du Kyrie, sui­vis par les autres voix qui en repren­nent suc­ces­si­ve­ment les pre­miè­res notes. Une vaste varia­tion poly­pho­ni­que se déroule à par­tir des éléments de ce thème. Un retour de Kyrie, sur un thème dif­fé­rent et en entrées rap­pro­chées de trois voix, clôt cette pre­mière séquence. Altos et sopra­nos enton­nent le Christe en imi­ta­tion, inter­rom­pues par les bas­ses qui réin­tro­dui­sent le Kyrie sur le second thème, sui­vis par les autres voix, de façon d’abord dyna­mi­que jusqu’à un for­tis­simo, puis le mou­ve­ment s’éteint pro­gres­si­ve­ment.

III - Domine Jesu Christe

Domine Jesu Christe, rex gloriae, Seigneur Jésus-Christ, roi de gloire,
libera animas omnium fidelium defunctorum libère les âmes de tous les fidèles défunts
de pœnis inferni et de profundo lacu. des peines de l’enfer et du puits profond.
Libera eas de ore leonis, Libère-les de la gueule du lion,
ne absorbeat eas Tartarus, que le Tartare ne les engloutisse pas,
ne cadant in obscurum. qu’ils ne tombent pas dans les ténèbres.
Hostias et preces tibi, Domine, Ces sacrifices et ces prières, Seigneur,
laudis offerimus. nous les offrons pour ta gloire.
Tu suscipe pro animabus illis Reçois-les en faveur de ces âmes
quarum hodie memoriam facimus. dont aujourd’hui nous évoquons le souvenir.
Fac eas, Domine, Fais-les, Seigneur
de morte transire ad vitam de la mort passer à la vie
quam olim Abrahae promisisti que jadis tu as promise à Abraham
et semini ejus. et à sa descendance.

Un pré­lude d’orgue s’arti­cule autour d’une brève ritour­nelle grave. Puis les altos adres­sent une modeste sup­pli­ca­tion au Christ, dans un chant d’allure gré­go­rienne, mais qui ne cor­res­pond pas à la mélo­die ori­gi­nale. Le chœur reprend libera eas avec inten­sité, de façon pres­que tou­jours homo­phone et des­cend vers le grave, pour illus­trer in obs­cu­rum.

Puis le mou­ve­ment s’anime et les sup­pli­ca­tions du chœur se font de plus en plus pres­san­tes et comme affo­lées devant la pers­pec­tive des pei­nes éternelles, accom­pa­gnées par un orgue déchaîné qui mêle à ses accords aigus et pré­ci­pi­tés le motif grave du début. Une der­nière des­cente in obs­cu­rum laisse place à une tran­si­tion d’orgue qui se ras­sé­rène pour lais­ser sur­gir le thème gré­go­rien sed signi­fer sanc­tus Michael : le ciel s’ouvre de nou­veau sur l’appa­ri­tion de l’archange et la pro­messe de salut faite par Dieu à Abraham et à sa des­cen­dance. Le bary­ton solo inter­vient modes­te­ment, puis de façon plus déci­dée, sur un nou­veau motif gré­go­rien (tu sus­cipe), la ritour­nelle grave réap­pa­raît et le bary­ton ter­mine sa prière en reve­nant au ton modeste. L’orgue s’envole vers l’aigu pour accueillir les voix de fem­mes (à la tierce) rap­pe­lant la pro­messe faite à Abraham. Ce mou­ve­ment tour­menté s’achève dans l’apai­se­ment.

IV - Sanctus

Sanctus, sanctus Dominus Deus sabaoth. Saint, saint est le Seigneur, Dieu des armées [célestes].
Pleni sunt caeli et terra gloria tua. Les cieux et la terre sont pleins de la gloire.
Hosanna in excelsis. Hosanna au plus haut des cieux.

Sur fond de nou­vel­les cou­lées de notes à l’orgue, sopra­nos et altos énoncent le thème gré­go­rien du Sanctus, sou­vent en accords de sixte, comme de légè­res volées de clo­ches, sans aucune solen­nité. L’accla­ma­tion Hosanna, d’abord énoncée dis­crè­te­ment par les deux voix fémi­ni­nes, s’ampli­fie peu à peu avec l’entrée des voix mas­cu­li­nes et prend un carac­tère triom­phal, avant de s’éteindre gra­duel­le­ment et de lais­ser place aux deux voix de fem­mes qui enton­nent Benedictus sur le même thème gré­go­rien que Pleni sunt cœli et mènent le mou­ve­ment vers une fin très douce.

V- Pie Jesu

Pie Jesu Domine, Seigneur Jésus plein de bonté,
Dona eis requiem, Donne-leur le repos,
Sempiternam requiem. Le repos éternel.

Comme Fauré, Duruflé a confié son Pie Jesu à une soliste (mezzo-soprano) à laquelle répond une voix ins­tru­men­tale, soit un vio­lon­celle, soit, comme ici, une par­tie d’orgue. L’ins­tru­ment ne fait d’abord que ren­voyer une sorte d’écho à la mezzo-soprano, puis il chante en même temps qu’elle, et par­fois à l’unis­son. Au troi­sième retour de pie Jesu, la sup­pli­ca­tion se fait plus ardente, la voix et l’ins­tru­ment, qui monte dans le regis­tre aigu, se sou­te­nant mutuel­le­ment. Peu à peu la mezzo plonge dans le grave, tan­dis que l’ins­tru­ment énonce la mélo­die, avant de des­cen­dre rejoin­dre la voix sur le Do final.

VI- Agnus Dei

Agnus Dei qui tollis peccata mundi, Agneau de Dieu qui effaces les péchés du monde,
dona eis requiem sempiternam. donne-leur le repos éternel.

Sur le fond de deux mélo­dies qui s’entre­croi­sent, l’orgue fait enten­dre un pre­mier motif grave en valeurs lon­gues, qui abou­tit à l’entrée des altos sur le thème gré­go­rien de l’agnus Dei dont l’orgue offrira régu­liè­re­ment des échos frag­men­tai­res. Un inter­mède d’orgue pré­sente un nou­veau motif récur­rent. Le thème gré­go­rien est chanté une quinte plus haut par les ténors, relayés par les secondes sopra­nos et altos en canon. Puis c’est le tour des voix les plus aiguës, une quarte plus haut. L’entrée de tous les hom­mes conduit l’ensem­ble vers une cadence. Une tran­si­tion d’orgue réin­tro­duit le second motif, suivi par l’entrée des bas­ses seu­les qui aban­don­nent le thème gré­go­rien pour une sup­pli­ca­tion plus insis­tante, à laquelle tou­tes les voix, homo­pho­nes, se joi­gnent. Le thème grave ini­tial revient pré­pa­rer le der­nier requiem sem­pi­ter­nam, tou­jours en homo­pho­nie.

VII - Lux aeterna

Lux aeterna luceat eis, Domine, Qu’une lumière éternelle brille pour eux, Seigneur,
cum sanctis tuis in aeternum, en compagnie de tes saints pour l’éternité,
quia pius es. puisque tu es plein de bonté.
Requiem aeternam dona eis, Domine, Donne-leur le repos éternel, Seigneur,
et lux perpetua luceat eis, et qu’une lumière perpétuelle brille pour eux,
cum sanctis tuis in aeternum en compagnie de tes saints pour l’éternité
quia pius es. puisque tu es plein de bonté.

Le mou­ve­ment expose d’abord une ritour­nelle, dont le début est emprunté à une phrase du thème gré­go­rien chanté ensuite (quia pius es) par les sopra­nos avec le sou­tien har­mo­ni­que des autres voix sur le son [ou], ce qui confère à l’ensem­ble une atmo­sphère éthérée. Après la ritour­nelle, le motif gré­go­rien est repris de façon iden­ti­que, mais une quinte plus haut et avec l’orgue dans l’aigu qui l’énonce en canon légè­re­ment décalé. Ensuite, sopra­nos et ténors enton­nent un nou­veau requiem aeter­nam sur un Do répété, tan­dis que l’orgue déploie une sorte de cho­ral solen­nel en accords homo­pho­nes. Le pro­cédé est repris, après la ritour­nelle, par les altos et les bas­ses (sur Fa), avec le même accom­pa­gne­ment d’orgue, jusqu’à un accord final dont la dis­so­nance recher­chée sonne très har­mo­nieu­se­ment.

VIII - Libera me

Lux aeterna luceat eis, Domine, Qu’une lumière éternelle brille pour eux, Seigneur,
cum sanctis tuis in aeternum, en compagnie de tes saints pour l’éternité,
quia pius es. puisque tu es plein de bonté.
Requiem aeternam dona eis, Domine, Donne-leur le repos éternel, Seigneur,
et lux perpetua luceat eis, et qu’une lumière perpétuelle brille pour eux,
cum sanctis tuis in aeternum en compagnie de tes saints pour l’éternité
quia pius es. puisque tu es plein de bonté.

L’atmo­sphère change radi­ca­le­ment : une sorte de vide mena­çant avec seu­le­ment un petit accord de Fa mineur, puis les bas­ses entrent avec un motif sup­pliant (qui n’est pas gré­go­rien) qui vite se déploie vers l’aigu, rapi­de­ment suivi par les autres voix dans un cres­cendo illus­trant la crainte du Jugement Dernier. Cela abou­tit à un grand cri sur per ignem. Le trem­ble­ment de l’homme devant son juge est exprimé par le bary­ton solo qui énonce un thème gré­go­rien. Le cli­mat mena­çant du début revient et c’est aux bas­ses qu’est confiée l’évocation du jour de colère (dies irae), tou­jours sur un thème gré­go­rien. Toutes les voix repren­nent ce motif de façon homo­phone. Quelques ponc­tua­tions som­bres de l’orgue amè­nent une seconde évocation du juge­ment, beau­coup plus apai­sée, immé­dia­te­ment sui­vie par un nou­vel énoncé de Requiem aeter­nam par les sopra­nos qui pas­sent vite à lux per­pe­tua : note d’espoir intro­duite tout de suite après la peur du juge­ment. L’orgue brode sur requiem aeter­nam et, reve­nant au Fa mineur ini­tial, per­met au chœur à l’unis­son des qua­tre voix d’enton­ner de nou­veau le motif ini­tial du libera me, jusqu’à ce que les voix se dis­so­cient sur sae­cu­lum per ignem dans un der­nier forte. Le mou­ve­ment s’éteint dans un unis­son des altos et des ténors pour une ultime reprise de libera me.

IX - In Paradisum

In Paradisum deducant angeli, Qu’au paradis les anges te conduisent,
in tuo adventu suscipiant te martyres qu’à ton arrivée les martyrs t’accueillent
et perducant te in civitatem sanctam et te mènent à la cité sainte
Jerusalem. de Jérusalem [la Jérusalem céleste].
Chorus angelorum te suscipiat Que le chœur des anges t’accueille
et cum Lazaro quondam paupere et qu’avec Lazare, qui autrefois fut pauvre
aeternam habeas requiem. tu aies le repos éternel.

L’orgue intro­duit l’atmo­sphère para­di­sia­que par un accord d’une sub­tile dis­so­nance, déli­ca­te­ment mou­vant, sur lequel les sopra­nos déploient la mélo­die gré­go­rienne. Un autre thème gré­go­rien à l’orgue pré­pare l’entrée du chœur, homo­phone, qui, après un léger cres­cendo abou­tis­sant à l’évocation de Lazare (l’homme res­sus­cité par le Christ durant sa mis­sion ter­res­tre, sym­bo­li­sant la pos­si­bi­lité de la résur­rec­tion pour l’huma­nité entière), ter­mine le mou­ve­ment dans la séré­nité sur aeter­nam requiem et sur une cadence qui n’est guère conclu­sive puisqu’elle abou­tit à un accord de sep­tième là où l’on atten­drait un accord par­fait : expres­sion d’un doute ou, plu­tôt, ouver­ture sur ce qui n’a pas de fin ?

Thierry Escaich, Compositeur et orga­niste, co-titu­laire avec Vincent Warniner des orgues de Saint Etienne du Mont, à pro­pos de Duruflé



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