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Maurice Duruflé : Quatre motets sur des thèmes grégoriens, op. 10

dimanche 17 novembre 2019, par Philippe Torrens

Cet billet a pour but de vous pré­sen­ter les oeu­vres chan­tées en pre­mière par­tie des concerts des 13 et 15 décem­bre 2019

Rappelons qu’un motet est une com­po­si­tion vocale (par­fois accom­pa­gnée par des ins­tru­ments) d’ins­pi­ra­tion reli­gieuse. Les pré­sents motets sont a cap­pella, c’est-à-dire pour voix seu­les. Trois d’entre eux sont pour chœur mixte à qua­tre voix, le second (Tota pul­chra es), pour voix de fem­mes. Le com­po­si­teur veut qu’ils soient tou­jours chan­tés ensem­ble et dans l’ordre. Chacun a pour point de départ un thème gré­go­rien, exposé par un soliste avant le motet lui-même.

I - Ubi caritas

Ubi caritas et amor, Deus ibi est. Là où sont la charité et l’amour, Dieu est là.
Congregavit nos in unum Christi amor. L’amour du Christ a fait de nous un seul être.
Exultemus et in ipso jucundemur. Réjouissons-nous et qu’en Lui soit notre bonheur.
Timeamus et amemus Deum vivum. Craignons et chérissons le Dieu vivant.
Et ex corde diligamus nos sincero. Aimons-nous les uns les autres d’un cœur sincère.
Amen Ainsi soit-il.

Mélodie et texte étaient uti­li­sés lors de l’office du Jeudi Saint quand on célé­brait le moment où, au début de la Cène, Jésus lave les pieds de ses dis­ci­ples, acte d’amour et de cha­rité. Le thème gré­go­rien est repris par les altos tan­dis que les deux voix gra­ves dérou­lent sous lui un tapis d’accords le plus sou­vent homo­pho­nes. La pre­mière séquence est répé­tée et sui­vie d’une seconde, immé­dia­te­ment répé­tée elle aussi. Sur exul­te­mus, le tempo s’accé­lère et les sopra­nos font leur entrée, repre­nant le thème gré­go­rien une quinte plus haut et entraî­nant l’ensem­ble dans une varia­tion de carac­tère plus joyeux modu­lant vers Fa majeur, puis des­cen­dant peu à peu dans le grave (pour mar­quer la plus grande inti­mité sug­gé­rée par « d’un cœur sin­cère »), ce qui faci­lite la tran­si­tion avec la reprise du début débou­chant rapi­de­ment sur la cadence finale.

II - Tota pulchra es

Tota pulchra es, Maria, Ta beauté est parfaite, Marie,
et macula originalis non est in te. et tu n’as pas en toi la tache originelle.
Vestimentum tuum candidum quasi nix, Ton vêtement est blanc comme la neige,
et facies tua sicut sol. et ton visage est comme le soleil.
Tota pulchra es, Maria, Ta beauté est parfaite, Marie,
et macula originalis non est in te. et tu n’as pas en toi la tache originelle.
Tu gloria Jerusalem, Tu es la gloire de Jérusalem,
tu laetitia Israel, tu es la joie d’Israël,
tu honorificentia populi nostri. tu fais l’honneur de notre peuple.
Tota puchra es, Maria. Ta beauté est parfaite, Marie.

Le texte pro­vient d’une prière du qua­trième siè­cle et il mêle des extraits de deux livres de l’Ancien Testament, le Livre de Judith et le Cantique des Cantiques. Il est uti­lisé pour la fête de l’Immaculée Conception de la Vierge. La musi­que suit la struc­ture du texte en repre­nant trois fois le thème gré­go­rien quand revien­nent les paro­les tota pul­chra es, Maria. Les deux séquen­ces inter­mé­diai­res déve­lop­pent libre­ment des mélo­dies d’allure gré­go­rienne, avec un accom­pa­gne­ment plus com­plexe fourni par les sopra­nos II divi­sées. La deuxième séquence est plus joyeuse. Les deux se ter­mi­nent sur un accord de Sol ouvrant vers la reprise du thème ini­tial.

III - Tu es Petrus

Tu es Petrus et super hanc petram aedificabo Ecclesiam meam. (Mathieu 16, 18-19) Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Église.

Le thème gré­go­rien, avec son balan­ce­ment évoquant une volée de clo­ches, est réex­posé par les ténors sui­vis des sopra­nos, tan­dis qu’altos et bas­ses le repren­nent en déca­lage à par­tir de deux autres notes de l’accord de Sol majeur. Un élément ryth­mi­que carac­té­ris­ti­que, la fin de la séquence sur deux noi­res, par­court l’ensem­ble du motet, sym­bo­li­sant peut-être la soli­dité du fon­de­ment sur lequel repose l’Église.

IV - Tantum ergo

Tantum ergo sacramentum C’est donc un si grand sacrement
Veneremur cernui, Que nous célébrons courbant la tête,
Et antiquum documentum Et que l’ancien enseignement
Novo cedat ritui, Cède la place au rite nouveau,
Praestet fides supplementum Que la foi prête un appui complémentaire
Sensuum defectui. À la faiblesse de nos sens.
-
Genitori, genitoque À celui qui engendre et à celui qui est engendré
Laus et jubilatio, Que soient adressées louange et jubilation,
Salus, honor, virtus quoque Salut, honneur et vertu
Sit et benedictio, Ainsi que bénédiction,
Procedenti ab utroque Qu’à celui qui procède de l’un et de l’autre*
Compar sit laudatio. Soit adressée une identique louange.
Amen. Ainsi soit-il.

* la péri­phrase dési­gne le Saint-Esprit

Le texte, en vers rimés (alter­nant huit et sept syl­la­bes) est du théo­lo­gien Saint Thomas d’Aquin (1225-1274) et il est employé au cours de la béné­dic­tion du Saint-Sacrement. Ce motet est le plus poly­pho­ni­que des qua­tre. Les sopra­nos expo­sent dans leur inté­gra­lité les deux stro­phes du thème gré­go­rien et les ténors le repren­nent avec un déca­lage et de légè­res modi­fi­ca­tions, comme une sorte d’écho déformé. Les altos bro­dent de légers orne­ments tan­dis que les bas­ses se voient confier un accom­pa­gne­ment dyna­mi­que com­por­tant de grands inter­val­les, contras­tant avec la calme solen­nité du thème gré­go­rien.



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