La Passion selon Saint jean est une passion liturgique : elle est écrite pour être jouée dans une église, lors d’un office religieux, en l’occurrence les vêpres du vendredi saint. Les deux parties devait encadrer le sermon d’un prêtre.
Le texte
Lorsqu’il compose cette passion, Bach n’a vraisemblablement pas de librettiste. Il est à Leipzig depuis moins d’un an. Plus tard il rencontrera le poète Picander, qui écrira le livret de la Passion selon Saint Mathieu, et de nombreuses cantates. Il assemble donc lui-même le livret à partir de différentes sources, bien connues à l’époque.
Le texte de l’évangile lui même est la traduction par Martin Luther de l’Évangile selon Saint Jean, chapitres 18 et 19. Rappelons que Luther avait traduit les évangiles en langue vernaculaire précisément pour rendre leur message accessible à tous sans l’intermédiaire de l’église. Pour lui, et pour les protestants, la Parole de Dieu est le seul guide de l’homme pour trouver le bon chemin : par la puissance de l’Évangile, l’homme est rendu capable d’abandonner son péché pour trouver sa liberté en Christ.
La passion dans L’évangile de Jean est très concise (82 versets, contre 141 pour l’évangile de Saint Mathieu). Dans ce ce texte, Bach insère deux extraits de l’évangile de Saint Mathieu, pour décrire plus précisément le reniement de Saint Pierre, à peine évoqué par Jean, et le tremblement de terre avec le déchirement des voiles du temple.
Le récitatif
Le texte de l’évangile est chanté sous forme de "recitativo secco", c’est-à-dire de récitatif accompagné par une basse continue (violoncelle, et orgue). Le récitatif est un style de musique vocale soliste qui suit les inflexions de la parole. Bach utilise de nombreux procédés musicaux pour mettre en valeur le texte, et révéler sa signification profonde (nous reviendrons sur le point dans un prochain billet).
Le narrateur (évangéliste) a la plus grande partie du texte. Il est incarné par un ténor, alors que Jésus et Pilate sont personnifiés par des voix de basses. Contrairement à la Passion selon Saint Mathieu, les récitatifs de Jésus n’ont pas d’accompagnement spécifique.
Les turbae
Un personnage extrêmement important, d’un point de vue musical, est la foule (les prêtres, les juifs, les soldats romains...). Elle est incarnée par le chœur, dont les interventions très expressives s’insèrent dans la narration. Ces chœurs de foule sont appelés « turbae ». Ils sont accompagné par l’orchestre complet, et sont très souvent polyphoniques pour évoquer les paroles superposées et véhémentes des personnages. La Passion selon Saint Jean est caractérisée par des turbae assez longs, très animés, dramatiques, parfois même violents : ils représentent de manière très expressives les cris et vociférations de la foule, qui devient ainsi un moteur important de l’action.
Les chorals
A cette narration, Bach ajoute tout un corpus de pièces qui viennent en commentaire de l’action. Il y a deux raisons à cela :
- une raison didactique : la passion doit non seulement incarner le texte de l’évangile, mais aussi en expliquer le sens aux fidèles,
- une raison musicale : les pièces ajoutées (chorals et arias), d’un style très différent du récitatif, apportent contraste et variété à l’œuvre.
Intercalés dans la narration, Bach insère à des moments importants des chorals chantés par le chœur : ce sont des réflexions de l’assemblée des fidèles, en commentaire de l’action en cours. Ils réintroduisent le « Nous », en impliquant la communauté chrétienne (« Donne nous la patience », « Tu n’es certes pas un pêcheur, comme nous »...). Le texte et la mélodie principale proviennent des hymnes luthériens traditionnels des XVIe et XVIIe siècles. Les chorals luthériens avaient souvent de très nombreuses strophes, que ce soient des traductions de l’ancien testament, ou des poèmes composés spécifiquement. A chaque fois, Bach (ou son librettiste inconnu) puise dans ce corpus pour choisir un texte qui commente et donne un sens à l’action en cours.
Les arias
Pour les arias, en revanche, Bach a puisé principalement dans l’œuvre de Barthold Heinrich Brocke, « Der für die Sünden der Welt gemarterte und sterbende Jesus » (Jésus torturé et mourant pour les péchés du monde). Brocke était un sénateur et humaniste de Hambourg, dont le poème de la passion était devenu très rapidement fameux en 1712, au point d’être mis en musique par les plus grands musiciens de Hambourg, Reinhard Keiser, Telemann, et Haendel.
Bach tire également quelques textes d’une autre passion, écrite par Christian Heinrich Postel, autre écrivain de Hambourg. Dans tous les cas, les textes ne sont pas cités tels quels, il ont été simplifiés par un écrivain inconnu, ou peut-être Bach lui-même.
Les arias introduisent un autre niveau de commentaire : ce sont des réactions de personnages de l’évangile, ou l’expression de l’émotion du chrétien devant les souffrances du christ. Elles apportent une émotion différente, plus complexe, intime, et complémentaire de celle exprimée dans les chorals. Cette fois, c’est le Je de l’individu qui reprend la parole après le Nous de la communauté.
La plupart des arias sont pour une voix soliste, en dialogue avec un ou plusieurs instruments solistes, et sont de forme da capo, c’est-à-dire en deux parties avec une reprise de la première partie à la fin (A-B-A).
Une structure symétrique
La Passion est écrite en deux parties, qui devaient encadrer le sermon du prêtre. La première partie est beaucoup plus courte que la première : Bach n’a pas coupé l’œuvre entre les deux chapitres de l’Évangile, mais avant le procès de Jésus. Elle apparaît comme un grand prologue, racontant l’arrestation de Jésus et le reniement de Saint Pierre. La seconde partie raconte le procès et l’exécution de Jésus, jusqu’à sa mise au tombeau.
En analysant la musique des chœurs de foule, on s’aperçoit que certaines mélodies sont reprises d’un chœur à l’autre. De même, quelques mélodies de choral sont reprises plusieurs fois. Ces chœurs repris en échos donnent une structure symétrique à la seconde partie de l’œuvre, comme une voûte de cathédrale :
Symétrie des chœurs
C = choral, F = chœur de foule, A = autre choeur
- 1 Herr, unser Herrscher (A)
- 2b Jesum von Nazareth (F)
- 2d Jesum von Nazareth (F)
- 12b Bist du nicht (F)
- 14 Petrus, der nicht denkt (C)
- 15 Christus der uns selig (C)
- 16b Wäre dieser nicht ein Übeltäter (F)
- 16d Wir dürfen niemand töten (F)
- 18b Nicht diesen (F)
- 21b Sei gegrüßet (F)
- 21d Kreuzige, kreuzige (F)
- 21f Wir haben ein Gesetz (F)
- 22 Point central : Durch dein Gefängnis (F)
- 23b Lässest du diesen los (F)
- 21f Wir haben ein Gesetz (F)
- 23d Weg, weg mit dem (F)
- 21d Kreuzige, kreuzige (F)
- 23f Wir haben keinen König (F)
- 25b Schreibe nicht (F)
- 27 O hilf, Christe (C)
- 27b Lasset uns den nicht zerteilen (F)
- 15 Christus der uns selig (C)
- 28 Er nahm alles (C)
- 14 Petrus, der nicht denkt (C)
- 29 Ruht wohl (A)
Autre répétition, entre les deux parties
- 3 O große Lieb (O grand amour) - 17 Ach, großer König (O grand roi)
Cette gigantesque construction en arche est très typique de Bach. La structure met en évidence un point central, le cœur de l’œuvre, au moment ou le Christ est emprisonné. Le choral « Durch dein Gefängnis » décrit le message principal que Bach voit dans la passion, le chiasme fondamental exprimé par l’évangile : par son emprisonnement, le Christ donne la liberté aux hommes.
Durch dein Gefängnis, Gottes Sohn,Muß uns die Freiheit kommen ;Dein Kerker ist der Gnadenthron,Die Freistatt aller Frommen ;Denn gingst du nicht die Knechtschaft ein,Müßt unsre Knechtschaft ewig sein. Par ta captivité, ô Fils de Dieu,Nous est venue la liberté ;Ta prison est le trône de la grâce,L’asile de tous les dévots ;Car si tu n’étais entré en servitude,Eternelle eût dû être notre propre servitude.
La structure mise en place par Bach est donc un moyen de révéler et d’éclairer le texte de la Passion, pour en pénétrer plus intimement la signification.







