15. Choral
Christus, der uns selig macht,kein Bös’s hat begangen,Der ward für uns in der Nachtals ein Dieb gefangen,Geführt vor gottlose Leut’und fälschlich verklaget,Verlacht, verhöhnt und verspeit,wie denn die Schrift saget. Christ, qui nous rend heureux,n’a commis aucun mal.Il fut pour nous dans la nuitpris comme un voleur,conduit devant des gens sans dieuet faussement accusé,moqué, bafoué et insulté,tout comme le dit l’Écriture.
La mélodie de ce choral date de 1531. Tout comme les paroles, elle est de Michael Weisse (1480-1534), qui a publié le premier recueil d’hymnes en allemand de l’Église morave (Unitas Fratrum), « Ein New Gesengbuchlen ». Les paroles sont un traduction libre de l’hymne latin « Patris sapientia, veritas divina ».

Les paroles résument la première partie et annonce la suite. L’harmonisation est assez solennelle, car c’est un chœur d’introduction. La mélodie diffère un peu de l’hymne original (il manque des notes), sans qu’on puisse affirmer si c’est à Bach qu’on doit cette simplification. On remarquera, sur les mots « comme un voleur, » la basse « rampante » en montée chromatique, comme un voleur qui se glisse le long d’un mur. L’harmonie de la fin du choral est un peu archaïsante, pour évoquer l’ancienneté des écritures.
Dans son Orgelbüchlein, Bach a ciselé une harmonisation à l’orgue de ce choral (avec la mélodie complète cette fois), en ajoutant un canon à l’octave entre la basse et le soprano (BWV620) :
16. Récitatif
16a.Evangelista : Da führeten sie Jesum von Kaiphas vor das Richthaus ; und es war frühe. Und si gingen nicht in das Richthaus, auf daß sie nicht unrein würden, sondern Ostern essen möchten. Da ging Pilatus zu ihnen heraus und sprach :Pilatus : Was bringet ihr für Klage wider diesen Menschen.Evangelista : Sie antworteten und sprachen zu ihm : 16a. (Jn 18, 28-30a)L’évangéliste : Ils conduisirent Jésus de chez Caïphe au prétoire ; c’était le matin. Ils n’entrèrent point eux-mêmes dans le prétoire, afin de ne pas se souiller, et de pouvoir manger la Pâque. Pilate sortit donc pour aller à eux, et il dit :Pilate : Quelle accusation portez-vous contre cet homme ?L’évangéliste : Ils lui répondirent : 16b. ChorusWäre dieser nicht ein Übeltäter, wir hätten dir ihn nicht überantwortet. 16b. Chœur (Jn 18, 30b)Si ce n’était pas un malfaiteur, nous ne te l’aurions pas livré. 16c.Evangelista : Da sprach Pilatus zu ihnen :Pilatus : So nehmet ihr ihn hin und richtet ihn nach eurem Gesetze !Evangelista : Da sprachen die Juden zu ihm : 16c. (Jn 18, 31a)L’évangéliste : Sur quoi Pilate leur dit :Pilate : Prenez-le vous-même, et jugez-le selon votre Loi.L’évangéliste : Les juifs lui dirent : 16d. ChorusWir dürfen niemand töten. 16d. Chœur (Jn 18, 31b)Il ne nous est pas permis de mettre quelqu’un à mort. 16e.Evangelista : Auf daß erfüllet würde das Wort Jesu, welches er sagte, da er deutete, welches Todes er sterben würde. Da ging Pilatus wieder hinein in das Richthaus und rief Jesus und sprach zu ihm : 16e. (Jn 18, 32-36)L’évangéliste : C’était afin que s’accomplît la parole que Jésus avait dite, lorsqu’il indiqua de quelle mort il devait mourir. Pilate rentra dans le prétoire, appela Jésus, et lui dit : Pilatus : Bist du der Juden König ?Evangelista : Jesus antwortete :Jesus : Redest du das von dir selbst, oder habens dir andere von mir gesagt ?Evangelista : Pilatus antwortete :Pilatus : Bin ich ein Jude ? Dein Volk und die Hohenpriester haben dich mir überantwortet ; was hast du getan ?Evangelista : Jesus antwortete :Jesus : Mein Reich ist nicht von dieser Welt, wäre mein Reich von dieser Welt, meine Diener würden darob kämpfen, daß ich den Juden nicht überantwortet würde ! Aber, nun ist mein Reich nicht von dannen. Pilate : Es-tu le roi des juifs ?L’évangéliste : Jésus répondit :Jésus : Est-ce de toi-même que tu dis cela, ou d’autres te l’ont-ils dit de moi ?L’évangéliste : Pilate répondit :Pilate : Moi, suis-je Juif ? Ta nation et les grand-prêtres t’ont livré à moi : qu’as-tu fait ?L’évangéliste : Jésus répondit :Jésus : Mon royaume n’est pas de ce monde ; si mon royaume était de ce monde, mes serviteurs auraient combattu pour moi afin que je ne fusse pas livré aux Juifs ! mais maintenant mon royaume n’est point d’ici bas.
Dans cette partie, Pilate essaie une première fois de se débarrasser du problème en laissant à la foule le soin de juger Jésus selon la foi juive. Mais la foule ne veut pas de cette solution, car ils ont besoin d’un romain pour condamner à mort. Pilate interroge alors Jésus sur sa royauté.
Les deux chœurs de ce récitatif sont tout à fait remarquables : il sont assez long, alors que le texte sous qui les sous-tend est plutôt court, et écrits de manière extrêmement chromatique, si bien qu’il est difficile d’en discerner la tonalité (en l’occurence ré mineur et la mineur). Ce chromatisme permet de montrer le mal et la cruauté dans les paroles de la foule, qui accuse injustement Jésus (« Si ce n’était pas un malfaiteur, nous ne te l’aurions pas livré »), mais ne veut pas le juger selon la loi juive, car alors il ne pourraient le mettre à mort (« Il ne nous est pas permis de mettre quelqu’un à mort »). Dans le deuxième chœur, l’accompagnement de l’orchestre reprend la ritournelle utilisée dans les chœurs 2b et 2d, et qui exprime la vivacité et la superficialité de la foule.
Toutefois, après ces chœurs, l’évangéliste rappelle immédiatement que la foule, même si elle est cruelle, n’est qu’un instrument de la volonté divine : « C’était afin que s’accomplît la parole que Jésus avait dite ».
Dans le dialogue qui suit, Bach utilise une formule agitée et guerrière pour exprimer le combat sur les paroles de Jésus "mes serviteurs auraient combattu pour moi" :
Ecoutons Masaaki Suzuki et le Bach Collegium Japan :
17. Choral
Ach, grosser König, groß zu allen Zeiten,wie kann ich g’nugsam diese Treu’ ausbreiten ?Kein’s Menschen Herze mag indes ausdenken,was dir zu schenken.Ich kann’s mit meinen Sinnen nicht erreichen,Womit doch dein Erbarmen zu vergleichen.Wie kann ich dir denn deine Liebestatenim Werk erstatten ? Ah, grand roi, grand en tous temps,comment puis-je suffisamment publier cette fidélité ?Aucun cœur d’homme ne pourraitcependant imaginer quoi t’offrir.Je ne peux atteindre par mes sensce à quoi comparer ta miséricorde.Comment puis-je donc te remboursertes faits d’amour par des œuvres ?
La mélodie de ce choral de Johann Crüger était apparue au début de la première partie (n°3). Les paroles sont ici les strophes 8 et 9 du même hymne de la passion de Johann Heermann. On comprend que Bach ait choisi ces strophes, car elles s’inscrivent très précisément dans ce thème de la royauté du Christ, en précisant le dévouement qu’elle inspire au fidèle.
L’harmonisation très différente du premier chœur comprend une superbe partie de basse, en contrepoint rigoureux (deux notes sur une), qui soutient la mélodie à la manière d’une basse continue, et donne un ton à la fois recueilli et sollennel à cette pièce.
18. Récitatif
18a.Evangelista : Da sprach Pilatus zu ihm :Pilatus : Du bist dennoch ein König ?Evangelista : Jesu antwortete :Jesus : Du sagst’s, ich bin ein König. Ich bin dazu geboren und in die Welt kommen, daß ich die Wahreit zeugen soll. Wer aus der Wahreit ist , der höret meine Stimme. 18a. (Jn 18, 37-40a)L’évangéliste : Pilate lui dit :Pilate : Tu es donc roi ?L’évangéliste : Jésus répondit :Jésus :Tu le dis, je suis roi. Je suis né et je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix. Evangelista : Spricht Pilatus zu ihm :Pilatus : Was ist Wahreit ?L’évangéliste : Pilate lui dit :Pilate : Qu’est-ce que la vérité ?Evangelista : Und da er das gesaget, ging er wieder hinus zu den Juden und spricht zu ihnen :Pilatus : Ich finde keine Schuld an ihm. Ihr habt aber eine Gewohnheit, daß ich euch einen losgebe ; wollt ihr nun, daß ich euch der Juden König losgebe ? L’évangéliste : Après avoir dit cela, il sortit de nouveau pour aller vers les juifs, et il leur dit :Pilate : Je ne trouve aucun crime en lui. Mais, comme c’est parmi vous une coutume que je vous délivre quelqu’un à la fête de Pâque, voulez-vous que je vous délivre le roi des Juifs ? Evangelista : Da schrien sie wieder allesamt und sprachen : L’évangéliste : Alors de nouveau tous s’écrièrent : 18b. ChorusNicht diesen, diesen nicht, sondern Barrabam ! 18b. Chœur (Jn 18, 40b)Non pas lui, mais Barrabas. 18c.Evangelista : Barrabas aber war ein Mörder. Da nahm Pilatus Jesum und geißelte ihn. 18c. (Jn 18, 40c ; 19,1)L’évangéliste : Or, Barrabas était un assassin. Alors Pilate prit Jésus, et le fit flageller.
Ce récitatif poursuit le dialogue entre Jésus et Pilate sur le caractère royal de Jésus. On y retrouve le thème mélodique de la royauté sur les paroles "Tu le dis, je suis roi". On a déjà évoqué le contraste entre la manière dont Jésus et Pilate prononcent le mot "Vérité". Alors que l’intervention de Jésus la met en valeur par un brusque éclairage harmonique, le ton faible et interrogatif de Pilate discrédite même cette notion de vérité en la citant.
L’intervention du chœur est cette fois courte, pour réclamer la libération de Barrabas plutôt que d’épargner Jésus, elle toujours accompagné de la ritournelle aux violons, et reprend la mélodie des deux premiers chœurs de foule.
La dernière intervention de l’évangélise illustre les coups de fouet de manière très expressive :
19. Arioso, basse - Adagio
Betrachte, meine Seel’,mit ängstlichen Vergnügen,Mit bitt’rer Lustund halb beklemmten Herzen,Dein höchstes Gutin Jesu Schmerzen,Wie dir aus Dornen,so ihn stechen,die Himmelsschlüsselblumen blühen ;Du kannst viel süße Fruchtvon seiner Wehmut brechen,d’rum sieh’ ohn’ Unterlaß auf ihn. Contemple, mon âme,avec une joie inquiète,avec un plaisir ameret un cœur à moitié serré,ton plus haut biendans les douleurs de Jésus.Comment pour toi, à partir des épinesqui le piquent,les fleurs des clés du ciel fleurissent ;tu peux cueillir beaucoup de doux fruitsde sa tristesse,aussi regarde-le sans cesse.
Après la flagellation, moment très fort de cette partie, Bach interrompt l’action en plaçant deux airs très développés. C’est un moment de méditation et de réflexion, avant la marche vers la crucifixion.
L’arioso de la basse introduit l’air du ténor, c’est une cantilène lente et recueillie, accompagné par tout l’orchestre. Le terme arioso désigne une pièce intermédiaire entre le récitatif et l’aria.
Les paroles proviennent du livret de Barthold Heinrich Brockes déjà cité. L’inspiration de ce texte est expressément piétiste : il incite l’âme du fidèle à une sorte d’union mystique avec Jésus, par la contemplation de ses douleurs, afin d’en obtenir les "clés du ciel". Les images complexes et colorées (les épines de la couronne qui se transforment en fleur, puis en clé, puis en fruits) sont typiques de l’inspiration baroque.
Pour cet arioso, Bach introduit un luth dans l’orchestration. cet instrument habituellement utilisé pour la musique profane renforce ici le caractère méditatif de cette pièce.
La version Richter, ne serait-ce que pour la choucroute de la luthiste ...
20. Aria, Ténor
Erwäge, wie sein blutgefärbter Rückenin allen Stücken dem Himmel gleiche geht !Daran, nachdem die Wasserwogenvon uns’rer Sündflut sich verzogen,Der allerschönste Regenbogenals Gottes Gnadenzeichen steht Considère, comme son dos coloré de sangen tous points ressemble au ciel !Sur lui, après que les vaguesdu déluge de notre péché soient passées,le plus beau de tous les arcs-en-cielest le signe de la grâce de Dieu
On retrouve la même inspiration piétiste dans cet air, toujours sur des paroles de Brockes, et qui va plus loin encore dans la contemplation mystique des douleurs du Christ, en comparant le sang sur le dos du Christ à un arc en ciel qui illumine le ciel. Le texte inital de Brockes était encore plus étrange et "baroque" au sens actuel (traduction non garantie) :
Dem Himmel gleicht sein bunt-gestriemter RückenDen Regen-Bögen ohne zahlAls Lauter Gnaden-Zeichen schmücken ;Die (da die Sünd-Flut unsrer Schuld verseiget)Der holden Liebe Sonnen-StrahlIn seines Blutes Wolcken zeiget. Semblable au ciel est son dos rayé de blessures coloréesque d’innombrabres arcs-en-cieldécorent en signe de pure Grâce ;(car il expie le déluge de péchés de notre faute)le rayon de soleil de l’Amour gracieuxluit à travers les nuages de son sang.
Comprenne qui pourra... Remercions Bach d’avoir simplifié ces paroles.
Cet aria est la plus longue de la passion. Bach introduit deux violes d’amour (qui peuvent être remplacées par des violons avec sourdine), jouant le plus souvent ensemble à la tierce, qui donnent un caractère gracieux et expressif à cet aria, comme un air d’amour dans l’opéra italien. Les grandes tenues sur « Erwäge » (« Considérez »), « Wasserwogen » (« Vagues »), « Regenbogen » (« Arc-en-ciel » permettent aux motifs exubérants des violes d’amour de développer ces symboles.
Harnoncourt, toujours :
Ténor : Thomas Moser21. Récitatif
21a.Evangelista : Und die Kriegsknechte flochten eine Krone von Dornen und setzten sie auf sein Haupt und legten ihm ein Purpurkleid an und sprachen : 21a. (Jn 19, 2-3a)L’évangéliste : Les soldats tressèrent une couronne d’épines, qu’ils posèrent sur sa tête, et ils le revêtirent d’un manteau de pourpre ; puis s’approchant de lui, ils disent : 21b. ChorusSei gegrüßet, lieber Judenkönig ! 21b. Chœur (Jn 19, 3b)Salut, cher roi des Juifs ! 21c.Evangelista : Und gaben ihm Backenstreiche. Da ging Pilatus wieder heraus und sprach zu ihnen : 21c. (Jn 19, 3c-6a)L’évangéliste : Et ils lui donnaient des soufflets. Pilate sortit de nouveau et dit aux Juifs : Pilatus : Sehet, ich führe ihn heraus zu euch, daß ihr erkennet, daß ich keine Schuld an ihm finde.Evangelista : Also ging Jesus heraus und trug eine Dornenkrone und Purpurkleid, und er sprach zu ihnen :Pilatus : Sehet, welch ein Mensch !Evangelista : Da ihn die Hohenpriester und die Diener sahen, schrien sie und sprachen : Pilate : Voyez, je vous l’amène dehors, afin que vous sachiez que je ne trouve en lui aucun crime.L’évangéliste : Jésus sortit donc, portant la couronne d’épines et le manteau de pourpre. Et il leur dit :Pilate : Voyez, quel homme !L’évangéliste : Lorsque les grand-prêtres et les huissiers le virent, ils s’écrièrent : 21d. ChorusKreuzige, kreuzige ! 21d. Chœur (Jn 19, 6b)Crucifie ! crucifie ! 21e.Evangelista :Pilatus sprach zu ihnen :Pilatus : Nehmet ihr ihn und kreuziget ihn ; denn ich finde keine Schuld an ihm !Evangelista : Die Juden antworteten ihm : 21e. (Jn 19, 6c-7a)L’évangéliste : Pilate leur dit :Pilate : Prenez-le vous-mêmes, et crucifiez-le, car moi, je ne trouve point de crime en lui.L’évangéliste : Les Juifs lui répondirent : 21f. ChorusWir haben ein Gesetz, un nach dem Gesetz soll er sterben, denn er hat sich selbst zu Gottes Sohn gemacht. 21f. Chœur (Jn 19, 7b)Nous avons une Loi ; et, selon notre Loi, il doit mourir, parce qu’il s’est fait Fils de Dieu. 21g.Evangelista : Da Pilatus das Wort hörete, fürchtet’ er sich noch mehr und ging wieder hinein in das Richthaus und spricht zu Jesus :Pilatus : Von wannen bist du ?Evangelista : Aber Jesus gab ihm keine Antwort. Da sprach Pilatus zu ihm :Pilatus : Redest du nicht mit mir ? Weißest du nicht, daß ich Macht habe, dich zu kreuzigen, und Macht habe, dich loszugeben ?Evangelista : Jesus antwortete :Jesus : Du hättest keine Macht über mich, wenn sie dir nicht wäre von oben herab gegeben ; darum, der mich dir überantwortet hat, der hat’s größ’re Sünde. 21g. (Jn 19, 8-12a)L’évangéliste : Quand Pilate entendit cette parole, sa frayeur augmenta. Il rentra dans le prétoire, et dit à Jésus :Pilate : D’où es-tu ?L’évangéliste : Mais Jésus ne lui donna point de réponse. Pilate lui dit :Pilate : Est-ce à moi que tu ne parles pas ? Ne sais-tu pas que j’ai le pouvoir de te crucifier, et que j’ai le pouvoir de te libérer ?L’évangéliste : Jésus répondit :Jésus :Tu n’aurais sur moi aucun pouvoir, s’il ne t’avait été donné d’en haut. C’est pourquoi celui qui me livre à toi commet un plus grand péché.Evangelista : Von dem an trachtete Pilatus, wie er ihn losließe.L’évangéliste : Dès ce moment, Pilate cherchait à le libérer.
C’est à nouveau le chœur qui mène la danse dans ce récitatif, Pilate étant de plus en plus effrayé, tandis que Jésus lui rappelle qu’il est soumis à la volonté divine. On y trouve le célèbre "Ecce homo", que Luther traduit par "Voyez, quel homme !"
Le chœur des soldats "Salut cher roi des juifs" exprime la dérision à travers les cascades de notes descendantes des flûtes et hautbois, qui figurent les éclats de rire de la foule, pendant que les voix narquoises accentuent les mots "salut", "cher" et "roi".
Le chœur "Crucifie", très violent, développe l’image de la croix, avec des croisements dans les voix, des chromatismes et des dissonances pour exprimer la douleur du supplice, et un rythme haché qui montre l’impétuosité de la foule. le mot "Kreuzige" est répété sur 24 mesures (4 x 6 : 4 = nombre de la croix, 6 = nombre du créateur, comme nous l’avons vu dans l’article sur le chœur d’introduction).
Le chœur "Nous avons une Loi" est au contraire très martial et carré, avec une fugue très rigoureuse, afin d’exprimer la rigueur de la la loi, et le caractère inexorable de la sentence.
22. Choral
Durch dein Gefängnis, Gottes Sohn,ist uns die Freiheit kommen.Dein Kerker ist der Gnadenthron,die Freistatt aller Frommen ;Denn gingst du nicht die Knechtschaft ein,müßt’ unsre Knechtschaft ewig sein. « Par ta captivité, Fils de Dieu,la liberté nous est venue. »Ton cachot est le trône de grâce,l’asile de tous les fidèles ;car si tu n’acquiesçais à la servitude,notre servitude devrait être éternelle.
Ce texte serait extrait d’un livret de la Passion de Christian Heinrich Postel (1658 - 1755). Postel a été l’écrivain de livrets le plus important et le plus prolifique de l’opéra de Hambourg à la fin du 17e siècle.
Comme nous l’avons indiqué plusieurs fois, ce choral est vraiment le sommet de cette Passion, car pour Bach il résume l’évangile : la liberté donnée aux hommes par la venue et la passion du Christ. Et l’image du Christ emprisonné qui libère l’homme est plus forte encore que la crucifixion qui suit.
La mélodie provient d’un hymne de Johann Hermann Schein (1586 - 1630), paru pour la première fois à Leipzig en 1628, sous forme d’un "petit chant de consolation" ("Trost-Liedlein") à 5 voies. Schein était un prédécesseur de Bach, cantor de l’église Saint-Thomas de Leipzig de 1616 à sa mort en 1630, et avait fait paraître un recueil de 237 choral, dont 81 de sa plume.
L’harmonisation se caractérise par une voix de basse très expressive, qui parcourt de grands écarts, en plongeant dans le grave sur le mot prison (la profondeur du cachot), et en remontant pour évoquer la liberté, puis en accentuant le mot servitude éternelle par une montée chromatique.
23. Récitatif
23a.Evangelista : Die Juden aber schrieen und sprachen : 23a. (Jn 19, 12b)L’évangéliste : Mais les Juifs criaient : 23b. ChorusLässet du diesen los, so bist du des Kaisers Freund nicht, den wer sich zum Könige machet, der ist wider den Kaiser. 23b. Chœur (Jn 19, 12c)Si tu le relâches, tu n’es pas ami de César ; quiconque se fait roi se déclare contre César. 23c.Evangelista : Da Pilatus das Wort hörete, führete er Jesum heraus, und setzte sich auf den Richtstuhl, an der Stätte, die da heißet Hochpflaster, auf hebräisch aber Gabbatha. Es war aber der Rüsttag in Ostern, um die sechste Stunde ; und er spricht zu den Juden :Pilatus : Sehet, das ist euer König.Evangelista :Sie schrien aber : 23c. (Jn 19, 13-15a)L’évangéliste : Pilate, ayant entendu ces paroles, amena Jésus dehors ; et il s’assit au tribunal au lieu appelé le Pavé, et en hébreux Gabbatha. C’était la préparation de la Pâque, et environ la sixième heure. Pilate dit aux Juifs :Pilate : Voyez, c’est votre roi.L’évangéliste : Mais ils s’écrièrent : 23d. ChorusWeg, weg mit dem, kreuzige ihn ! 23d. Chœur (Jn 19, 15b)Ôte-le, ôte-le, crucifie-le ! 23e.Evangelista : Spricht Pilatus zu ihnen :Pilatus : Soll ich euren König kreuzigen ?Evangelista : Die Hohenpriester antworteten : 23e. (Jn 19, 15c)L’évangéliste : Pilate leur dit :Pilate : Crucifierai-je votre roi ?L’évangéliste : Les grand-prêtres répondirent : 23f. ChorusWir haben keinen König, denn den Kaiser. 23f. Chœur (Jn 19, 15d)Nous n’avons de roi que César. 23g.Evangelista :Da überantwortete er ihn, daß er gekreuziget würde. Sie nahmen aber Jesum und führeten ihn hin. Und er trug sein Kreuz und ging hinaus zur Stätte, die da heißet Schädelstätt, welche heißet auf hebraïsch Golgatha. 23g. (Jn 19, 16-17)L’évangéliste : Alors il le leur livra pour être crucifié. Ils prirent donc Jésus, et l’emmenèrent. Jésus portant sa croix, arriva au lieu du crâne, qui se nomme en hébreu Golgotha.
Ce sont les interventions finales de la foule dans ce procés.
Le chœur "Si tu le relâches" reprend la mélodie du chœur "Nous avons une loi" : Bach fait ainsi le parallèle entre la loi juive et la loi romaine, qui toutes deux condamnent Jésus, du moins d’après la foule.
Pilate énonce à nouveau le thème de la royauté, en disant "Voyez, c’est votre roi". Mais le chœur "Ôte-le, crucifie-le" reprend le thème violent du chœur "Crucifie", en ajoutant les percussions du mot "weg" répété par toutes les voix, ce qui lui donne un caractère plus sauvage.
Enfin, les prêtres réfutent à nouveau le caractère royal de Jésus, et referment la boucle en reprenant le thème des premiers chœurs("Jésus de Nazareth") dans le chœur "Nous n’avons d’autre roi que César").
24. Air, Basse soliste et chœur
Solo : Eilt, ihr angefocht’nen Seelen,geht aus euren Marterhöhlen, Eilt …Chorus : Wohin ?Solo : Nach Golgatha !Nehmet an des Glauben Flügel, Flieht…Chorus : Wohin ?Solo : zum Kreuzeshügel.Eure Wohlfahrt blüht allda Soliste : Dépéchez-vous âmes inquiètes,sortez de votre antre de martyre, Dépéchez-vous…Le Chœur : Où ?Soliste : A Golgotha !Prenez les ailes de la foi, volez …Le Chœur : Où ?Soliste : A la colline de la croix.Votre salut fleurit là.
Cet aria de basse accompagnée les cordes et par le chœur est sur un texte de Brockes, dont on reconnaît bien le style imagé. Les vocalises incessantes et torturées de la basse montrent à la fois le mouvement, la hâte et l’inquiétude. il s’agit encore d’aller contempler les souffrances du Christ. Le sujet est proche du premier chœur de la Passion selon Saint Mathieu (Venez, ô vous, mes filles ; et pleurez avec moi). Les interrogations du chœur où ? se font sur un rythme de plus en plus serré, jusqu’à la réponse du soliste : à Golgotha.
25. Récitatif
25a.Evangelista : Allda kreuzigten sie ihn und mit ihm zween andere zu beiden Seiten, Jesum aber mitten inne. Pilatus aber schrieb eine Überschrift und setzte sie auf das Kreuz und war geschrieben : Jesus von Nazareth, der Juden König ! Diese Überschrift lasen viel Juden, denne die Stätte war nahe bei der Stadt, da Jesus gekreuziget ist. Und es war geschrieben auf hebräische, griechische und lateinische Sprache. Da sprachen die Hohenpriester der Juden zu Pilato : 25a. (Jn 19, 18-21a)L’évangéliste : C’est là qu’il fut crucifié, et deux autres avec lui, un de chaque côté, et Jésus au milieu. Pilate fit une inscription, qu’il plaça sur la croix, et qui était ainsi conçue ; Jésus de Nazareth, roi des Juifs. Beaucoup de Juifs lurent cette inscription, car le lieu où Jésus fut crucifié était près de la ville : elle était écrite en hébreu, en grec et en latin. Les grands-prêtres des Juifs dirent à Pilate : 25b. ChorusSchreibe nicht : der Juden König, sondern daß er gesaget habe : Ich ben der Juden König 25b. Chœur (Jn 19,21b)N’écris pas : Roi des Juifs. Mais écris qu’il a dit : Je suis roi des Juifs 25c.Evangelista : Pilatus antwortet :Pilatus : : Was ich geschrieben habe, das habe ich geschrieben. 25c. (Jn 19, 22)L’évangéliste : Pilate répondit :Pilate : Ce que j’ai écrit, je l’ai écrit.
Nous voici arrivé à la crucifixon, et l’inscription de "INRI" (Iesus Nazarenus Rex Iudæorum) sur la croix.
Sur "N’écris pas : Roi des Juifs" le chœur reprend la mélodie du chœur "Salut cher roi des juifs" . C’est un nouveau chœur de dérision, où la foule refuse de reconnaître Jésus en roi des juifs. Les bois reprennent leurs cascades de rire.
26. Choral
In meines Herzens Grunde,dein Nam’ und Kreuz alleinFunkelt all Zeit und Stunde,drauf kann ich fröhlich sein.Erschein’ mir in dem BildeZu Trost in meiner Not,Wie du, Herr Christ, so milde,dich hast geblut’t zu Tod. Au fond de mon cœur,ton nom et ta croix seulsétincellent à tout temps et heure,de cela je peux me réjouir.Apparais-moi en imagination,comme consolation dans mon besoin :comment toi, Seigneur Jésus Christ, si douxtu as saigné jusqu’à la mort.
Les paroles de ce choral sont extraites d’un hymne pour les mourants de Valerius Herberger (1562-1627) "Valet will ich dir geben", écrit pendant la grande peste de Silésie en 1613. La mélodie est d’un Cantor luthérien de Silésie, Melchior Teschner, et a été publiée en 1614 avec les paroles de Herberger.
Ce choral, écrit dans la tonalité lumineuse de mi bémol majeur, est un "tube" : il est maintenant très connu en France et souvent chanté sur les paroles de Jacques Tournier "il fait danser les mondes".
27. Récitatif
27a.Evangelista : Die Kriegsknechte aber, da sie Jesus gekreuziget hatten, nahmen seine Kleider und machten vier Teile, einem jeglichen Kriegsknechte sein Teil, dazu auch den Rock. Der Rock aber war ungenähet, von oben an gewürket durch un durch. Da sprachen sie untereinander : 27a. (Jn 19, 23-24a)L’évangéliste : Les soldats, après avoir crucifié Jésus, prirent ses vêtements, et ils en firent quatre parts, une part pour chaque soldat. Ils prirent aussi sa tunique, qui était sans couture, d’un seul tissu depuis le haut jusqu’en bas. Et ils dirent entre eux : 27b. ChorusLasset uns den nicht zerteilen, sondern darum losen, wes er sein soll. 27b. Chœur (Jn 19, 24b)Ne la déchirons pas mais tirons à qui elle sera. 27c.Evangelista : Auf daß erfüllet würde die Schrift, die da saget : Sie haben meine Kleider unter sich geteilet und haben über meinen Rock das Los geworfen. Solches taten die Kriegsknechte. Es stund aber bei dem Kreuze Jesu seine Mutter und seiner Mutter Schwester, Maria, Cleophas Weib und Maria Magdalena. Da nun Jesus seine Mutter sah und den Jünger dabei stehen, den er lieb hatte, spricht er zu seiner Mutter :Jesus : Weib ! siehe, das ist dein Sohn !Evangelista : Darnach spricht er zu dem Jünger :Jesus : Siehe, das ist deine Mutter ! 27c. (Jn 19, 24c-27a)L’évangéliste : Cela arriva afin que s’accomplît cette parole de l’Écriture : Ils se sont partagé mes vêtements, et ils ont tiré au sort ma tunique. Voilà ce que firent les soldats. Près de la croix de Jésus se tenaient sa mère et la sœur de sa mère, Marie, femme de Clopas, et Marie de Magdala. Jésus, voyant sa mère, et auprès d’elle le disciple qu’il aimait, dit à sa mère :Jésus : Femme, voilà ton fils.L’évangéliste : Puis il dit au disciple :Jésus : Voilà ta mère.
Le chœur des soldats « Ne la déchirons pas mais tirons à qui elle sera » tranche avec l’ensemble de la passion, car aucune émotion ne semble l’atteindre : Bach signifie ainsi que les soldats sont totalement étrangers au drame en cours, ils s’amusent à jouer la tunique aux dés. La musique prend un caractère mécanique, comme une boîte à musique. Le thème utilise une note répétée six fois (correspondant aux six faces du dé), pendant que la basse répète inlassablement un motif rythmique d’accord brisé, appelé aujourd’hui basse d’Alberti (mais Domenico Alberti avait 13 ans au moment de la composition de la passion, et n’a donc pas vraiment influencé Bach...). La discussion d’abord enjouée s’anime vers la fin, le motif fugué étant repris en strette (avec entrées rapprochées des voix).
28. Choral
Er nahm alles wohl in Achtin der letzten Stunde,Seine Mutter noch bedacht’,setzt ihr ein’n Vormunde.O Mensch, mache Richtigkeit,Gott und Menschen liebe,Stirb darauf ohn’ alles Leid,und dich nicht betrübe ! Il prit bien soin de tousà la dernière heure,pensa encore à sa mère,lui établit un tuteur.O homme, fais ce qui est juste ;aime Dieu et les hommes.Meurs alors sans aucune douleur,et ne t’attriste pas !
Ce choral est une reprise du n°11, à la tonalité et quelques notes près, les paroles étant tirées de la 20ème strophe du même hymne de Paul Stockmann. Il résume l’action précédente, où Jésus confie Marie et Jean l’un à l’autre, et en tire les enseignements, en incitant le fidèle à agir aussi sereinement et justement que Jésus à l’heure de sa mort.








