6. Récitatif
6.Evangelista : Die Schar aber und der Oberhauptmann und die Diener der Juden nahmen Jesum und bunden ihn und führeten in aufs erste zu Hannas, der war Kaiphas Schwäher, welcher des Jahres Hoherpriester war. Es war aber Kaiphas, der den Juden riet, es währe gut, daß ein Mensch würde umbracht für das Volk. 6. (Jn 18, 12-14)L‘évangéliste : La cohorte, le tribun, et les gardes des Juifs, se saisirent alors de Jésus, et le lièrent. Ils l’emmenèrent d’abord chez Anne, car il était le beau-père de Caïphe, qui était grand-prêtre cette année-là. Et Caïphe était celui qui avait donné ce conseil aux Juifs : Il serait bon qu’un seul homme meure pour le peuple.
7. Aria, Alto
Von den Stricken meiner Sündenmich zu entbinden,wird mein Heil gebunden ;Mich von allen Lasterbeulenvöllig zu heilen,läßt er sich verwunden. Afin de me délierdes liens de mes péchésmon sauveur est lié ;pour me sauver pleinementde toutes les enflures des vices,il se laisse blesser.
Si auparavant, Jésus se laissait arrêter pour sauver ses disciples, cette aria étend la portée de ce sacrifice, en le rapportant au fidèle : c’est pour me sauver qu’il se laisse enchaîner. Ce thème sera repris dans le choral n°26, centre de l’œuvre, qui énonce le chiasme principal de cette passion : Jésus se laisse emprisonner pour donner la liberté aux hommes.
Les paroles sont adaptées du livret de Barthold Heinrich Brockes Der für die Sünde der Welt Gemarterte und Sterbende Jesus (Hambourg, 1712 & 1715).
Ici les hautbois en duo donnent un ton particulièrement pathétique à la déclamation de l’alto. Leurs voix qui s’enchevêtrent symbolisent les liens qui emprisonnent le pécheur. La tonalité lugubre de ré mineur, et la basse inlassablement répétée du basson (ostinato), décrivent les difficultés à sortir des liens du vice.
Dans la première phrase de l’alto, vous reconnaîtrez peut-être... le début du (faux) adagio d’Albinoni. Cette phrase est reprise lento dans la seconde partie de l’œuvre, dans l’introduction par la viole de gambe du sublime deuxième air de l’alto "Es is vollbracht".
On interprète habituellement la version de l’autographe 1739, qui ajoute de nombreuses ornementations à la voix soliste.
Pour se rapprocher des conditions des exécutions du temps de Bach, où les femmes ne pouvaient chanter à l’église, nous proposons d’écouter ce soliste du Tölzer Knabenchor avec Harnoncourt :
Très beau, non ?
8. Récitatif
8.Evangelista : Simon Petrus aber folgete Jesus nach und ein andrer Jünger. 8. (Jn 18, 15a)L’évangéliste : Simon-Pierre, avec un autre disciple, suivait Jésus.
9. Aria, soprano
Ich folge dir gleichfalls mit freudigen Schrittenund lasse dich nicht,mein Leben, mein Licht.Befördre den Lauf und höre nicht auf,Selbst an mir zu ziehen, zu schieben, zu bitten. Je te suis de même d’un pas joyeuxet ne t’abandonne pas,ma vie, ma lumière.Favorise la course et ne cesse pastoi-même de me tirer, pousser et prier.
Changement total par rapport à l’aria précédente, Bach prend prétexte du disciple suivant Jésus pour apporter un peu de détente avec cette pièce, dont l’atmosphère est à la fois calme et joyeuse. Dans cette aria la musique exprime fidèlement le texte je suis d’un pas joyeux : après leur introduction, les flûtes volubiles suivent la soprano (au début, en canon à l’unisson, et à un temps seulement de différence) dans ses vocalises tranquilles, sur un chemin sûr et tout tracé. On est déjà presque au paradis...
Dans le passage milieu on remarquera l’extraordinaire précision du symbolisme : les flûtes précèdent la soprano dans la montée sur le mot « tirer », puis passent en dessous pour le mot « pousser ».
Rythmiquement, l’aria suit une métrique de danse de cour, le passepied. C’est une danse instrumentale, d’allure vive et gaie, de rythme ternaire (3/8), et plus rapide que le menuet.
La tonalité de si bémol majeur est particulièrement lumineuse, mais impose des doigtés difficile à la flûte baroque : il se pourrait que la version originale soit pour violon solo, et que la flûte ait été ajoutée dans l’autographe de 1739.
Écoutons une interprétation moderne, pour changer :
Et comme on ne s’en lasse pas, comparons avec les flûtes baroques en bois et la délicieuse Midori Suzuki :
Hélas il faut revenir au drame...
10. Récitatif
10.Evangelista : Derselbige Jünger war dem Hohenpriester bekannt und ging mit Jesu hinein in des Hohenpriesters Palast. Petrus aber stund draußen vor der Tür. Da ging der andere Jünger, der dem Hohenpriester bekannt war, hinaus, und redete mit der Türhüterin und führete Petrum hinein. Da sprach die Magd, die Türhüterin, zu Petro : 10. (Jn 18, 15b-23)L’évangéliste : Ce disciple était connu du grand-prêtre, et il entra avec Jésus dans la cour du grand-prêtre. Mais Pierre resta dehors près de la porte. L’autre disciple, qui était connu du grand-prêtre, sortit, parla à la portière, et fit entrer Pierre. Alors la servante, la portière, dit à Pierre : Ancilla : Bist du nicht dieses Menschen Jünger einer ? Servante : N’es-tu pas, toi aussi, des disciples de cet homme ? Evangelista : Er sprach : L’évangéliste : Il dit : Petrus : Ich bins nicht ! Pierre : Je n’en suis point. Evangelista : Es stunden aber die Knechte und Diener und hatten ein Kohlfeu’r gemacht (denn es war kalt) und wärmeten sich. Petrus aber stund bei ihnen und wärmete sich. Aber der Hohepriester fragte Jesum um seine Jünger und um seine Lehre. Jesus antwortete ihm : L’évangéliste : Les serviteurs et les gardes, qui étaient là, avaient allumé un brasier (car il faisait froid) et ils se chauffaient. Pierre se tenait avec eux, et se chauffait. Le grand-prêtre interrogea Jésus sur ses disciples et sur sa doctrine. Jésus lui répondit : Jesus : Ich habe frei, öffentlich geredet vor des Welt. Ich habe allezeit gelehret in der Schule und in dem Tempel, da alle Juden zusammenkommen, und habe nichts im Verborg’nen geredt. Was fragest du mich darum ? Frage die darum, die gehöret haben, was ich zu ihnen geredet habe ; siehe, dieselbigen wissen, was ich gesagt habe ! Jésus : J’ai parlé ouvertement au monde ; j’ai toujours enseigné dans la synagogue et dans le temple, où tous les Juifs s’assemblent, et je n’ai rien dit en secret. Pourquoi m’interroges-tu ? Interroge sur ce que je leur ai dit ceux qui m’ont entendu ; ceux-là savent ce que j’ai dit. Evangelista : Als er aber solches redete, gab der Diener einer, die dabei stunden, Jesu einen Backenstreich und sprach :Servus : Solltest du dem Hohenpriester also antworten ?Evangelista : Jesus aber antwortete :Jesus : Hab ich übel geredt, so beweise es, daß es böse sei, habe ich aber recht geredt, was schlägest du mich ? L’évangéliste : A ces mots, un des gardes, qui se trouvait là, donna un soufflet à Jésus, en disant :Garde : Est-ce ainsi que tu réponds au grand-prêtre ?L’évangéliste : Jésus lui dit :Jésus : Si j’ai mal parlé, montre ce que j’ai dit de mal ; et si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu ?
C’est un des récitatifs longs de la passions. On y voit à la fois le premier reniement de Saint Pierre, et le procés devant le grand-prêtre, et le premier soufflet reçu par Jésus.
On relèvera l’image particulièrement frappante de Pierre, des gardes et des serviteurs se chauffant auprès du feu : la voix de l’évangéliste descend dans les graves et réduit ses intervalles, comme Pierre s’accroupissant avec les gardes, et se pelotonnant auprès du feu.
11. Choral
Wer hat dich so geschlagen,mein Heil, und dich mit Plagenso übel zugericht’t ?Du bist ja nicht ein Sünderwie wir und unsre Kinder,von Missetaten weisst du nicht.Ich, ich und meine Sünden,die sich wie Körnlein findendes Sandes an dem Meer,Die haben dir erregtDas Elend, das dich schläget,und das betrübte Marterheer. Qui t’a ainsi frappé,mon salut, et t’a avec tourmentsainsi maltraité ?Tu n’es pourtant pas un pécheurcomme nous et nos enfants,des méfaits tu ne connais rien.C’est moi, moi et mes péchés,qui sont comme les grainsdu sable à la mer,qui t’ont suscitéla misère qui te frappe,et l’affligeante armée de supplices.
Ce choral commente les tourments du Christ en les opposant aux péchés du fidèle, qui sont indirectement responsables de ces malheurs, puisque Jésus vient souffrir pour effacer ces péchés.
Ce choral a un histoire intéressante : la mélodie originale du musicien flamand Heinrich Isaak (1440 - 1531 ?) est apparue dans le recueil de chants publié par Georg Forster « Ein ausszug guter alter un newer Teutscher liedelein » (Nürnberg, 1539), mais c’était une chanson profane, « Innsbruck, ich muss dich lassen » (Innsbruck, je dois te quitter), qui décrivait les peines d’un artisan voyageur.
Cette chanson a d’abord été adaptée par Johann Hesse (1490-1547) en hymne pour les mourants (« O Welt, ich muss dich lassen, » ô monde, je dois te quitter). Mais Bach utilise ici les paroles plus tardives de l’hymne de la passion (1647) de Paul Gerhardt (1607 - 1676), « O Welt, sieh’ hier dein Leben » (strophes 3 et 4). Paul Gerhardt est l’auteur de chorals le plus célèbre après Luther, il a écrit plus de 120 hymnes, et a fini sa carrière archidiacre à Lüben.

Cette harmonisation est remarquable par les nombreuses dissonances introduites par Bach sur les mots décrivant la souffrance et le mal (« schlagen » - frapper, « Plagen » - tourments, « Sünder » - pécheur...).

Écoutons un chœur de garçons anglais :
Bach utilisera ce choral dans la Passion selon Saint Mathieu (n°16 et 44), dans trois cantates (13, 44, 97), et en fera quatre harmonisations pour orgue dans ses Choralgesange.
12. Récitatif
12a.Evangelista : Und Hannas sandte ihn gebunden zu dem Hohenpriester Kaiphas. Simon Petrus stund und wärmete sich ; da sprachen sie zu ihm ! 12a. (Jn 18, 24-25a)L’évangéliste : Anne l’envoya lié à Caïphe, le grand-prêtre. Simon-Pierre était là, et se chauffait. On lui dit : 12b. ChorusBist du nicht seiner Jünger einer ? 12b. Chœur (Jn 18, 25b)N’es-tu pas, toi aussi, de ses disciples ? 12c.Evangelista : Er leugnete aber und sprach :Petrus : Ich bins nicht !Evangelista : Spricht des Hohenpriesters Knecht einer, ein Gefreund’ter des, dem Petrus das Ohr abgehauen hatte :Servus : Sahe ich dich nicht im Garten bei ihm ?Evangelista : Da verleugnete Petrus abermal, und alsobald krähete der Hahn. Da gedachte Petrus an die Worte Jesu, und ging hinaus und weinete bitterlich. 12c. (Jn 18, 25c-27 / Mt 26, 75)L’évangéliste : Il le nia et dit :Pierre : Je n’en suis point !L’évangéliste : Un des serviteurs du grand-prêtre parent de celui à qui Pierre avait tranché l’oreille, dit :Serviteur : Ne t’ai-je pas vu avec lui dans le jardin ?L’évangéliste : Pierre le nia de nouveau . Et aussitôt le coq chanta. Et Pierre se souvint de la parole que Jésus avait dite et étant sorti, il pleura amèrement
Le choeur « bist du nicht seiner Jünger einer » montre la suspicion de l’entourage des prêtres. Il est fugué, toutes les voix s’entremêlent pour demander à Pierre s’il n’est pas disciple de Jésus. Le motif répété staccato est une interrogation, il se finit donc par un intervalle ascendant. La basse ininterrompue, et staccato elle aussi, figure le doute et la rumeur qui se répand.
Au troisième reniement de Pierre, le coq chante (du moins dans l’évangile de Mathieu, que Bach insère ici). Le chant du coq est présenté par une montée du violoncelle du continuo. Sur les paroles « il pleura amèrement », Bach insère une longue mélopée chromatique, avec de brusques sauts qui figurent les sanglots de Pierre :

13. Aria, Ténor (Pierre)
Ach, mein Sinn,Wo willst du endlich hin,Wo soll ich mich erquicken ?Bleib ich hier,Oder wünsch’ ich mirBerg und Hügel auf den Rücken ?Bei der Welt ist gar kein Rat,Und im Herzen stehn die Schmerzen meiner Missetat,Weil der Knecht den Herr verleugnet hat. Ah, mon âme,où veux-tu donc finalement aller,où dois-je me réconforter ?Rester ici,ou plutôt souhaiteravoir montagnes et collines à dos ?Dans le monde il n’y a aucun conseilet dans le cœur sont les douleurs de mes méfaits,car le serviteur a renié le maître.
Cette splendide aria est une des plus dramatiques de l’ouvrage. C’est un solo de ténor extrêmement passionné accompagné par toutes les cordes de l’orchestre, qui a un caractère « opératique » évident. (c’est peut-être pour cette raison que Bach le supprimera dans la reprise de 1725). Le rythme est celui de la sarabande (danse assez lente à trois temps, avec un arrêt sur le deuxième temps). La tonalité de fa dièse mineur était peu utilisée à l’époque (« Ton obscur, tiraille la passion comme le chien hargneux la draperie » selon Johann Mattheson (1681-1764)), et décrit le malheur solitaire de l’apôtre.
Le texte est adapté du poème « Der weinende Petrus » (Pierre en pleurs) extrait de« Der Grünen Jugend Nothwendige Gedanken », recueil du poète et écrivain de théatre saxon Christian Weise (Leipzig, 1675). Il décrit les remords de Saint Pierre sur un ton pathétique et proche de la folie.
Horst Laubenthal avec Karl Richter :
Très prenant.
14.Choral
Petrus, der nicht denkt zurück,Seinen Gott verneinet,Der doch auf ein’n ernsten BlickBitterlichen weinet :Jesu, blicke mich auch an,Wenn ich nicht will büßen ;Wenn ich Böses hab’ getan,Rühre mein Gewissen. Pierre, qui ne se souvient pas,nie son Dieu,lui pourtant sur un vrai regardamèrement pleure.Jésus, regarde-moi,lorsque je ne veux pas me repentir,lorsque j’ai fait le mal,touche ma conscience.
Ce choral tire les enseignements du reniement de Saint Pierre, en rappelant la vertu du repentir, et de la prise de conscience de ses péchés.
La mélodie « Jesu Kreuz, Leiden und Pein », a été composée par par Melchior Vulpus (1560 - 1615), alors que les paroles sont reprises d’un hymne de la passion d’un ancien prédicateur auprès du roi de Suède, Paul Stockmann (1602 - 1636).
C’est une mélodie très importante dans cette passion car elle est reprise deux autres fois, pour le choral n°30 et l’aria n°32. L’harmonisation est ici nette et carrée, car le choeur conclut la première partie, mais Bach veille comme toujours à marquer les mots importants « weinet » (pleure) et « Böses » (le mal) par des accents et des dissonances.
Un peu de kitsch imposant avec la version Richter :



