Les passions à Leipzig, une tradition récente
Leipzig, en comparaison de nombreuses autres villes allemandes, a cédé très tardivement à l’établissement d’une tradition de la musique de la passion. Certes, depuis la Réforme, on psalmodiait le texte de la Passion selon saint Matthieu le dimanche des Rameaux, puis celui de la Passion selon saint Jean le Vendredi saint, mais uniquement dans l’église Saint-Nicolas, et pour les services du matin. Peu à peu, à ces psalmodies se sont ajoutées des interventions d’un chœur qui représentait la foule.
Mais cette ville luthérienne orthodoxe extrêmement conservatrice a longtemps interdit l’exécution des "passions oratorio", c’est à dire des passions écrites de manière polyphonique avec accompagnement d’orchestre, sur le modèle de l’opéra italien.
Ce n’est qu’en 1717 que cette interdiction fut levée, soit 6 ans seulement avant l’arrivée de Bach. Et encore, l’exécution n’avait elle pas lieu dans une église principale, mais dans une des petites Neukirche, et ce à l’heure des Vêpres.
La première passion exécutée fut la Brockes Passion de Telemann. Ce fut un tel succès que les notables de l’église furent plus ou moins obligés de continuer, si bien qu’en 1721 et 1722, le vieillissant Cantor Johann Kuhnau fit exécuter des passions de sa propre composition dans l’église Saint Thomas. Celles-ci, cependant, n’étaient pas des œuvres concertantes d’importance, mais plutôt des récits de la passion avec des chœurs et des solos très simples.
Successeur de Kuhnau, J.S. Bach pouvait s’appuyer sur cette tradition, ce qu’il s’empressa de faire. En effet, une passion était beaucoup plus indépendante de la liturgie qu’une cantate, non seulement en raison de sa longueur, mais aussi de son caractère dramatique. Elle laissait donc beaucoup plus de liberté au compositeur, et lui permettait de faire une démonstration de son art. C’est ainsi que moins d’un an après sa nomination, le vendredi saint 7 avril 1724, à l’heure des Vèpres, la Passion de Bach d’après l’évangile de Saint Jean fut représentée pour la première fois dans l’église Saint Nicolas.
A la différence de Kuhnau, Bach ne compose pas une modeste passion « d’Église », mais utilise tous les moyens à sa disposition. C’est une de ses œuvres les plus ambitieuses, en longueur et en intensité dramatique.
Pour le texte, il a la sagesse de suivre les traditions. En plus du texte de la passion de Saint Jean, et d’une sélection appropriée de versets de choral, il a surtout choisi les textes libres (arias et chœurs de clôture) dans les versets de la passion très populaire de Barthold Heinrich Brockes : « Der für die Sünde der Welt und leidende Jésus sterbende » ( Jésus souffrant et mourant pour les péchés de ce monde, 1713) familière aux habitants de Leipzig depuis 1717 et la représentation de Telemann. Un écrivain aujourd’hui inconnu (ou peut être Bach lui même ?) s’est vu confier la tâche de simplifier le langage un peu ampoulé du poème de Brockes.
Malgré sa promesse de ne pas écrire de musique d’opéra, Bach accentue le caractère dramatique de l’œuvre, et utilise de nombreux procédés théâtraux. Nous reviendrons sur ce point dans le prochain billet.





