Malgré cette promesse, Bach accentue le caractère dramatique de la Passion selon Saint Jean, et utilise de nombreux procédés théâtraux. Ainsi, une aria comme « Zerfließe, mein Herze » est typiquement une aria d’émotion dans le style de l’opéra italien (vu bien sûr à travers les yeux de Bach), et le chœur d’ouverture « Herr, unser Herrscher » commence avec un enchaînement typiquement italien de dissonances dans les hautbois. Mais on trouve beaucoup d’autres éléments laïques dans la Passion selon Saint-Jean.
Bach utilise ainsi diverses formes de danses à la mode dans ses arias, comme le passepied pour « gleichfalls Ich folge dir » [n° 9], la sarabande pour « Ach, mein Sinn » [n° 13], et le menuet « en rondeau » pour le chœur final [n° 39]. Cette dernière pièce est particulièrement intéressante : ce type de chœur homophonique, « galant », n’apparaît autrement que dans les cantates profanes de Bach (exceptée la Passion selon saint Matthieu, qui contient un chœur final très similaire).
L’aria « Es ist vollbracht » [n° 30], méditation sur les dernières paroles du Christ, a un caractère particulièrement théâtral : l’ouverture et la section finale, avec une viole de gambe et des lignes descendantes, inspirés par le style du « Tombeau » français, font un contraste saisissant avec la partie médiane en « stile concitato » (style agité) à l’italienne, avec le quatuor à cordes complet ( « Der Held aus Juda mit siegt Macht »).
Alors que la plupart des arias de la Passion selon saint Jean sont particulièrement brèves, de façon à ne pas entraver l’écoulement du récit de la Passion, Bach s’est catégoriquement écarté de ce concept à un seul endroit : le couple arioso/aria, n° 19 et 20. Ici, Bach fait usage de deux violes d’amour, considérées à l’époque comme des instruments d’un caractère nettement profane, et très rares dans la musique d’église de Bach. Dans l’arioso « Betrachte meine Seel » [n° 19] un luth tout aussi « laïque » est ajouté à l’ensemble. Le texte de ces deux pièces, une réaction à la flagellation du Christ, est expressément mystique et piétiste avec son culte du sang et des blessures du Christ (son « dos, tout rouge de sang » devient « le plus bel arc en ciel qui révèle la bénédiction de Dieu »), et il doit avoir fait soulever plus d’un sourcil luthérien orthodoxe à Leipzig.
La longue aria « Erwäge, blutgefärbter sein wie Rücken » [n° 20] est particulièrement descriptive : les mots tels que « considérez » (le motif d’ouverture), « vagues » et « arc-en-ciel » sont représentées par des figures musicales exubérantes des deux violes d’amour.
Il est clair que Bach a porté peu d’attention à sa promesse de ne pas composer de manière « opératique » : il a vu les vêpres du Vendredi Saint, et la musique semi-liturgique de la passion, comme une occasion parfaite pour montrer sa polyvalence et ses capacités de composition en tant que maître de chapelle.



