En effet, après la mort du cantor Kunhau en juin 1722, le conseil avait d’abord essayé de recruter Georg Philipp Telemann, cantor à Hambourg, dont la renommée en tant que compositeur d’église était grande, et qui avait étudié à Leipzig. Mais Telemann avait surtout profité des négociations pour forcer la ville de Hambourg à augmenter son salaire, et avait finalement décliné le poste.
Puis le conseil avait voulu embaucher Christoph Graupner, chef d’orchestre de la cour du prince de Hesse à Darmstadt (et auteur de 1418 cantates !). Mais là encore, le prince augmenta les gages de son musicien, qui resta à Darmstadt.
En se désistant, Graupner recommandait au conseil d’embaucher Bach, qui venait de poser sa candidature sans beaucoup de succès.
C’est que Bach, même s’il est au sommet de son art à cette époque, est connu surtout comme un excellent organiste, et n’a pas de réputation établie en tant que compositeur de musique religieuse. Son œuvre orchestrale n’a pas circulé, il n’a pas écrit de musique religieuse depuis plusieurs années, et son poste de chef de musique dans la petite cour de Köthen n’est pas très prestigieux.
Or, ce n’est pas un organiste qu’on embauche, mais un compositeur, un chef d’orchestre et un enseignant. Lors de son audition, la cantate qu’il a présenté n’a pas enthousiasmé les conseillers, alors que le poste implique la composition et l’exécution de 50 cantates par an ! Et puis, Bach n’a pas de formation universitaire, alors que son prédécesseur avait été avocat, et traduisait le grec et l’hébreu...
Pour Bach aussi, le choix est difficile. Depuis 1717, il est Kapellmeister à la cour d’Anhalt-Köthen, où il a écrit une grande partie de sa musique instrumentale, la plupart des ses concertos (y compris les Brandebourgeois), le premier livre du Clavier Bien Tempéré et la plupart de ses suites pour clavecin, les œuvres pour violon solo et violoncelle solo, et bien d’autres pièces. Il a été d’abord très heureux à Köthen, mais deux événements ont changé la situation. D’abord, sa femme Barbara est morte subitement. Ensuite, le Prince pour qui il travaille, grand amateur de musique, a épousé une femme qui ne s’intéresse pas du tout à l’art, et l’intérêt du prince pour la musique s’en est beaucoup ressenti. Pour cette raison, Bach, qui pensait un moment finir ses jours à Köthen, cherche un autre emploi. D’autres choses l’y incitent : il cherche à se rapprocher d’une université, pour que ses fils puissent accéder aux études dont lui même a été privé, et il aimerait composer à nouveau de la musique religieuse, chose qu’il ne peut faire que dans une grande ville.
Le poste de Leipzig apparaît d’abord comme une belle occasion, mais Bach hésite près de six mois avant de poser sa candidature : le poste est certes très prestigieux, car le cantor est quasiment au rang d’un homme d’église, et organise toute la musique d’une ville très renommée sur ce point. Leipzig est une citadelle du protestantisme, et Bach, très religieux, veut revenir à la musique d’église. Mais le salaire est très inférieur à celui de son poste de Köthen, et sa jeune femme Anna Magdalena devra abandonner son métier de cantatrice, car on ne tolére pas qu’une femme chante dans une église à Leipzig. Heureusement, les rétributions supplémentaires attribuées pour les mariages et les enterrements doivent permettre d’assurer un train de vie correct, bien que certainement inférieur à celui de son poste actuel.
Finalement, grâce à l’appui du bourgmestre Lange, qui fait valoir la supériorité de Bach au clavecin, les conseillers de Leipzig embauchent enfin le compositeur. Il prennent toutefois de multiples précautions, en précisant qu’il devra en plus enseigner le latin à l’école Saint-Thomas, qu’il n’aura pas le droit de composer d’opéra, et qu’il ne pourra quitter la ville sans l’autorisation du Bourgmestre. On fait même passer un examen de théologie au musicien, examen dont il se sort brillamment, car il est là dans son élément.
Bach écrit sa Passion selon Saint jean en 1724, dix mois après son arrivée dans la ville de Leipzig.







